Le 31/03/2026
Maraîchage et grandes cultures : quand les agriculteurs racontent leur expérience avec les robots
La session de retours d'expérience, animée par Sébastien Jalby (animateur et conseiller Agroéquipements – FDCuma du Tarn) durant le Field Day France, a permis de donner la parole à des agriculteurs et des techniciens ayant testé ou intégré des robots agricoles dans leurs systèmes de production. Tour à tour, quatre solutions robotiques ont été présentées : l’AgBot d’AgXeed, le Rover GW de Cyclair, l'Oz de Naïo, l'ARA d'Ecorobotix et le robot SRBC de Sabi Agri. Voici un résumé des principaux enseignements de cette session.
AgXeed : la robotique pour optimiser les travaux en grandes cultures
Laure Figuéreu-Bidaud, agricultrice de Normandie - utilisatrice AgXeed, exploite 550 hectares en Normandie avec son mari, en polyculture-élevage laitier. Blé, orge, colza, betterave, lin, maïs, luzerne, une diversification qui génère des pics de travail intenses et des besoins en matériel lourds à assumer.
La reprise familiale de l'exploitation a été l'occasion de tout remettre à plat. Les très grandes largeurs de travail posaient des problèmes agronomiques récurrents et nécessitaient des puissances de traction qu'on n'a jamais suffisamment. C'est lors d'une journée portes ouvertes du contrôle laitier, Littoral Normand — "ce qui est assez ironique", reconnaît-elle — qu'elle a découvert l'AgXeed en démonstration. Une étude économique a confirmé l'intuition: en visant 800 heures d'utilisation par an, le robot revient à un coût comparable à un tracteur de 250 chevaux avec des outils à 6 mètres. Mais là où le tracteur exige un chauffeur disponible, le robot travaille en autonomie "il n'a pas besoin de faire pipi ou de décrocher à son téléphone". Avec seulement 3 à 4 mètres de large, il couvre autant de surface, simplement en travaillant plus longtemps.
La machine a été acquise autour de 300 000 €, arpentage, garantie première année et abonnements inclus. Un contrat de maintenance "full pack" à 12 500 €/an sur cinq ans ramène le coût à 12,50 €/heure toutes charges comprises. Laure fait le parallèle avec son robot de traite Lely : même logique de coût fixe prévisible, "on le prévoit en trésorerie et on n'a pas de mauvaises surprises".
Sur le terrain, le robot est exclusivement dédié au travail du sol pour l'instant. Il a été reçu en juillet et a déjà cumulé 600 heures. L'avantage le plus concret : pouvoir saisir des fenêtres météo impossibles à exploiter avec du gros matériel. "Ils annonçaient 30 mm d'eau sur une journée. On l'a fait travailler toute la nuit avant pour pouvoir semer juste devant la pluie." Les semis d'automne 2024 ont été meilleurs qu'avec les solutions précédentes.
L'organisation demande plus d'anticipation : une parcelle de 30 hectares représente 12 heures de robot, il faut donc planifier à la semaine. Interrogée sur les limites de la machine après 600 heures, Laure est directe : "pour l'instant, on cherche encore la limite."
L'effet le plus inattendu est venu des riverains. Des voisins de parcelles que Laure n'avait jamais rencontrés se sont arrêtés pour regarder la machine tourner, ce qui a ouvert des conversations sur les pratiques agricoles. "Nos grosses machines leur font peur. Là, leur conclusion c'était : ah mais c'est comme mon robot de tonte. En plus gros."
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Cyclair : un test en maïs qui invite à repenser ses fenêtres d'intervention
Nicolas Bastien, responsable réseau de partenaires de Fermes Leader, a testé le robot Cyclair en juin dernier sur la ferme expérimentale de son groupe, près de Fontainebleau. L'essai portait sur du désherbage en interrang de maïs, sur grandes bandes, avec un à trois passages du robot. L'objectif : évaluer la machine en conditions réelles d'agriculteur.
Globalement, le bilan est positif. La détection optique du rang, l'une des spécificités du Cyclair, n'a posé aucun problème. "Ça s'est passé parfaitement, on a vraiment été satisfaits de la détection globale", confirme-t-il. En revanche, une nuance est apparue sur l'efficacité mécanique : à 4-5 km/h, le robot avance moins vite qu'un tracteur, ce qui réduit l'effet de déchaussement des adventices. Sur des mauvaises herbes déjà bien développées — ce qui était le cas lors de cet essai, passé un peu tardivement — la différence se ressent. Nicolas Bastien nuance toutefois : "ce n'est pas vraiment une problématique en soi, il suffit d'adapter ses fenêtres d'intervention", le robot facilitant justement une intervention précoce grâce à sa faible empreinte au sol.
Un couac technique a également été noté : les capteurs LIDAR frontaux se déclenchaient par vent fort, le maïs se redressant devant la machine et provoquant des arrêts de sécurité intempestifs. La solution est simple, remonter les capteurs, mais l'épisode illustre l'importance du retour d'expérience terrain pour faire progresser les machines. "Ça fait partie des petits couacs techniques importants à partager, et importants pour voir aussi la capacité de l'entreprise à y répondre", souligne Nicolas Bastien.
Mickaël Rapin, Pilote de projets & solutions digitales chez Cyclair, a profité de l'occasion pour annoncer le futur modèle GW : 5,40 m de largeur effective, 1 ha/heure de débit, 20 heures d'autonomie. Tarif visé autour de 200 000 € clé en main, avec les premiers modèles attendus dans les champs au printemps 2027.
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Naïo (Oz) : dix ans de terrain, une relation qui s'est construite dans la durée
Matthias Carrière, directeur général de Naïo, a retracé dix ans de collaboration avec Bejo Production, semencier présent en Val de Loire et à Castelnaudary. Un parcours qui en dit beaucoup sur ce que l'intégration d'un robot demande vraiment.
Au départ, le point d'entrée n'était pas la rentabilité : c'était la pénibilité. Bejo, entreprise salariée produisant des semences biologiques — oignon, poireau, porte-graine notamment — cherchait à alléger des tâches de désherbage épuisantes pour ses équipes. Le robot Oz, guidé à l'époque par capteurs laser et caméras, permettait déjà un désherbage inter-rang correct sur cultures bien développées. Matthias Carrière décrit la machine comme "un aveugle avec une canne dans un couloir de légumes qui change tous les jours" fonctionnel, mais avec des limites.
Tout a changé en 2020, avec l'arrivée du GPS RTK. D'un coup, les usages se sont élargis : semis sous serre, désherbage sur stades très précoces, suivi de culture de bout en bout. Certaines cultures sont aujourd'hui directement implantées avec le robot, qui établit une cartographie précise permettant un binage de précision ultérieur. "On va plutôt avoir une approche de cobot, c'est-à-dire d'un binôme 'homme-robot' qui fonctionne de telle sorte qu'à la fin de la journée la quantité de travail réalisée soit plus importante que si le salarié avait travaillé seul", explique Matthias Carrière.
Ce que cette histoire illustre surtout, c'est la nécessité d'une adaptation mutuelle. Bejo a fait évoluer ses itinéraires culturaux pour tirer le meilleur de la machine et Naio a fait évoluer sa machine grâce aux retours de Bejo. "Des fois, chacun doit faire un pas l'un vers l'autre pour faire en sorte que la machine tourne un maximum de temps." Aujourd'hui, les robots tournent quasiment tous les jours, deux heures par jour, couvrant 10 à 20 hectares désherbés par an.
Les retours financiers commencent à se préciser. Un maraîcher en plantes aromatiques estime un gain de 2 000 € par tunnel et par an : passage du repiquage au semis direct, une coupe supplémentaire par cycle, moins de main-d'œuvre. Mais derrière les chiffres, il y a aussi des histoires humaines : cet agriculteur qui était "à deux doigts d'arrêter, qui ne pouvait plus se mettre à quatre pattes pour désherber", et qui, cinq ans plus tard, continue son exploitation.
Le robot Oz est proposé entre 30 000 et 40 000 € selon les équipements, avec un marché de l'occasion qui commence à se structurer sur les premières machines.
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Ecorobotix (ARA) : pulvériser moins, mais exactement là où il faut
Née en Suisse pour répondre aux problèmes de chardons et de rumex en prairie, la technologie ARA d'Ecorobotix a rapidement trouvé d'autres terrains d'application. Aurélien Garnier, responsable commercial régional France/Belgique chez Ecorobotix et Dirk Den Bakker, commercial de Stecomat (distributeur d’ARA) et agriculteur dans le 82, en ont présenté les usages lors de la session.
Le principe repose sur une vision millimétrée du couvert : des caméras couplées à une intelligence artificielle identifient chaque plante en temps réel et déclenchent une application localisée sur une zone de 6x6 cm. Ce niveau de précision autorise l'usage d'herbicides non sélectifs au voisinage immédiat des cultures, grâce à une zone de sécurité calculée autour de chaque pied. Résultat : jusqu'à 95 % d'économie de produit selon les situations.
Mais au-delà du volume de bouillie économisé, c'est la santé des cultures qui ressort comme bénéfice majeur. "Le gain de volume de bouillie, c'est le premier indicateur. Mais aujourd'hui, le plus important, c'est la santé des plantes", insiste Aurélien Garnier. Sur oignon — culture d'entrée en France, avec aujourd'hui 80 % des surfaces traitées avec la technologie — les gains de rendement atteignent 15 %. Sur endive, une coopérative du Nord a enregistré jusqu'à 3 tonnes/ha supplémentaires lors de la campagne 2025, en réintroduisant des variétés productives que l'on avait dû abandonner parce qu'elles étaient trop sensibles à la phytotoxicité des herbicides classiques.
Pour 2026, de nouveaux algorithmes sont en développement (ail, pomme de terre, tomate, souchet, séneçon) et une version 12 mètres est annoncée pour améliorer le débit en grandes cultures. La machine actuelle est commercialisée à 160 000 €, avec une licence annuelle de 6 500 € incluant trois algorithmes au choix et toutes les mises à jour "ce qui permet aux agriculteurs d'être toujours à jour, qu'ils aient acheté la machine en 2026 ou en 2021".
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Sabi Agri : le robot en kit, pour ceux qui veulent comprendre ce qu'ils achètent
Alexandre Prévault Osmani, de Sabi Agri, a présenté une approche qui tranche avec les autres : le robot SRBC est vendu en pièces détachées, sur palette, via leur boutique en ligne torque.works. L'agriculteur le monte lui-même.
L'idée n'est pas seulement économique — bien que le kit soit vendu à partir de 13 500 € — elle est philosophique. "Un des vecteurs de la diffusion de la robotique agricole, c'est que l'intégralité de l'écosystème soit conscient de comment on l'utilise, quelles sont les limites d'usage, sur quoi repose la technologie." Pour Sabi Agri, un agriculteur qui a monté son robot sait où regarder quand quelque chose cloche et peut changer une pièce sans immobiliser la machine des jours entiers.
Le montage prend une journée pour un débutant et entre 2h30-3h pour quelqu'un qui connaît la machine. Une notice étape par étape, des vidéos sur YouTube (chaîne Torkworks) et des connecteurs détrompés rendent l'assemblage accessible sans formation spécifique. Une fois monté, le robot passe une série de tests via l'application mobile, validée à distance par Sabi Agri avant déblocage de l'usage.
Pour le positionnement, la machine peut se connecter au réseau Centipède — réseau gratuit et participatif de correction GPS centimétrique — ou à des services privés. La garantie porte sur les pièces, toutes les pièces sont disponibles à l'unité sur le site.
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Découvrez le robot SRBC en démo - vidéo en anglais
Ce que ces témoignages ont en commun
Au-delà des spécificités de chaque robot, plusieurs lignes de force traversent l'ensemble de ces retours d'expérience.
Le robot n'est pas un tracteur que l'on démarre et qui tourne. Il demande une période d'adaptation, parfois longue, une révision des itinéraires techniques, une organisation plus anticipée. Mais il ouvre en retour des possibilités que le matériel conventionnel ne permet pas : intervenir tôt, travailler la nuit, saisir une fenêtre météo étroite, réduire la pénibilité sans supprimer l'emploi.
La pénibilité revient dans presque chaque témoignage comme premier moteur d'adoption, souvent avant la rentabilité financière. Et les retours économiques, quand ils arrivent, se construisent dans la durée, à mesure que l'exploitation adapte ses pratiques à la machine et que la machine évolue grâce aux retours de l'exploitation.
Enfin, plusieurs intervenants l'ont dit à leur manière : le robot change aussi le regard que les autres posent sur l'agriculture. Celui des riverains, celui des salariés, parfois même celui des voisins agriculteurs d'abord sceptiques, "puis qui se sont dit : ah mais mince, ça marche quand même ce machin-là."