Le 04/06/2026
Agriculture et environnement : la technologie peut-elle vraiment changer la donne ?
Chaque 5 juin, la Journée Mondiale de l'Environnement nous invite à faire le point sur l'état de notre planète et surtout sur ce que nous pouvons concrètement faire pour la préserver. Cette année, chez GOFAR, nous avons voulu partager notre regard sur les défis environnementaux d'un secteur qui est au cœur de notre mission : l'agriculture.
Le secteur agricole est l'un des plus importants contributeurs aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, tout en étant l'un des premiers à subir les conséquences du dérèglement climatique : sécheresses à répétition, épisodes de gel tardif, inondations, perte de biodiversité… Les agriculteurs sont en première ligne, contraints de s'adapter à un environnement de plus en plus imprévisible, avec des ressources souvent limitées.
Face à ces défis, une question s'impose : la robotique agricole, l'automatisation et l’AgTech peuvent-elles aider à construire une agriculture plus durable ? Pour y répondre, nous avons donné la parole à Corentin Leroux, Chef de projet Technologies Agricoles de The Shift Project.
The Shift Project, qui sont-ils ?
“The Shift Project est un groupe de réflexion qui vise à éclairer et à influencer le débat sur les défis climat-énergie. Nous sommes une association d’intérêt général. Nos membres financeurs sont pour la plupart des entreprises. Guidé par l’exigence de rigueur scientifique et technique, notre regard sur l’économie est avant tout physique et systémique.” Plus d’infos: theshiftproject.org
La technologie agricole aujourd'hui : de vrais atouts, mais des limites à ne pas ignorer
Ces dernières années, le secteur AgTech a connu une croissance spectaculaire. Concrètement, que cela recouvre-t-il ? Des drones qui analysent l'état des cultures, des capteurs connectés qui mesurent l'humidité des sols en temps réel, des robots qui désherbent sans herbicide, des systèmes d'irrigation intelligents qui réduisent significativement la consommation d'eau, ou encore des outils d'aide à la décision basés sur l'intelligence artificielle pour anticiper les maladies des plantes.
Ces innovations ont un impact réel et mesurable et pourtant, comme nous allons le voir, elles ne sont pas une réponse magique à tous les défis environnementaux de l'agriculture.
The Shift Project répond à nos questions
GOFAR: L'automatisation est-elle une solution pour rendre l'agriculture plus durable ?
Corentin Leroux : “Dans leur très grande majorité, les solutions numériques en agriculture restent des outils d’optimisation et d’efficacité mais ne servent pas encore réellement des transformations profondes du modèle agricole en place. Si la notion de durabilité est vue dans une acception assez simpliste de réduction des impacts, alors les outils numériques actuels peuvent effectivement accompagner la diminution d’impact des pratiques agricoles : limitation des apports d’intrants, augmentation de l’efficacité des apports, répartition différenciée des apports dans les parcelles.
Mais ces outils ne viennent pas questionner directement les grandes directions du modèle agricole actuel. Ce n’est peut-être pas aux promoteurs d’outils numériques de challenger à eux seuls ce modèle, mais ils participent nécessairement d’une accélération des usages en cours en mettant en avant leurs solutions qui y sont adaptées. Il est grand temps de définir clairement à quoi doit ressembler le modèle agricole à horizon 2050 et, s’il doit y avoir des outils numériques pour accompagner cette dynamique, ces technologies numériques doivent venir outiller les systèmes agricoles que l’on veut voir advenir.”
💡 L'éclairage GOFAR : l'utilisation de la télédétection et des capteurs connectés a montré des résultats encourageants sur la réduction de l'usage des pesticides sur certaines exploitations pilotes. Un premier pas prometteur, mais qui reste à généraliser à plus grande échelle.
GOFAR: Parmi toutes les innovations disponibles aujourd'hui, la robotique agricole et l'automatisation vous semblent-elles les plus adaptées pour un agriculteur souhaitant réduire concrètement son empreinte carbone aujourd'hui ?
Corentin Leroux : "Tout dépend de quoi l’on parle. Parler de robotique ou d’automatisation au sens large n’a pas de sens au vu de la diversité des technologies proposées et des modèles agricoles en face. Il n’y a pas « une » mais « des » technologies - avec des intensités technologiques et énergétiques variées (à parfois quasi iso-service). Nous ne pourrons pas nous départir d'une approche au cas par cas pour juger de l'intérêt d'une technologie en particulier. Pour chaque cas d’usage, il est nécessaire d’aller creuser en détail les impacts directs (l’impact que la technologie permet d’éviter), indirects (l’impact de la technologie elle-même) et systémiques (les impacts de second ordre et autres, c’est-à-dire les impacts en cascade) de la technologie utilisée.
Plus spécifiquement sur votre demande, je pense qu’il manque encore des retours concrets de cas d’usages opérationnels autour de technologies robotiques."
💡 L'éclairage GOFAR : c'est un point crucial, par exemple, un robot de désherbage électrique permet d'éliminer quasiment totalement l'usage des herbicides sur une parcelle avec un bilan carbone bien inférieur à celui des traitements chimiques classiques. Mais sa fabrication, son alimentation en énergie et sa maintenance ont eux aussi un coût environnemental qu'il faut intégrer dans l'équation. L'analyse du cycle de vie complet (ACV) de chaque technologie est donc indispensable.
GOFAR : Si ces technologies ne sont accessibles qu'à une partie des agriculteurs, peut-on vraiment espérer un impact environnemental à la hauteur des enjeux ?
Corentin Leroux : "Les technologies agricoles ne sont pas neutres. Notre vision du monde impacte la manière dont nous développons et façonnons les technologies agricoles. Ces technologies embarquent les valeurs, affects ou encore les représentations de ceux qui les ont mises au point. Encore une fois, si les technologies numériques sont simplement vues comme une manière de réduire des impacts en absolu, on peut partir du principe que les appliquer en majorité sur de grandes exploitations permettra, comptablement parlant, de limiter plus fortement les impacts totaux de l’agriculture puisque l’on couvrira en totalité plus d’hectares. C’est peut-être déjà une direction intéressante, mais ces technologies viendront seulement limiter les impacts du modèle agricole actuel.
The Shift Project ne se prononce pas sur le modèle d’organisation des fermes à venir. Nous insistons principalement sur les contraintes physiques qui régissent le système agricole et mettons en garde sur le fait de ne pas penser dès maintenant une évolution de nos modèles de production.
Dans la mesure où la résilience des fermes passe aussi par l’hétérogénéité des modèles de production, nous pensons que si les technologies numériques sont pertinentes sur des cas d’études précis, il faudra les rendre accessibles plus largement, et ce en particulier dans les filières technico-économiques les moins outillées qu’il semble souhaitable de soutenir, en mobilisant et en transférant des technologies et ressources (financières, organisationnelles, etc.) d’autres systèmes agricoles bien étudiés.."
💡 L'éclairage GOFAR : l'accessibilité des technologies agricoles est un enjeu central. Pourtant, des solutions existent : dispositifs de financement publics, modèles collaboratifs, ou encore initiatives portées par les acteurs du secteur pour rendre ces technologies accessibles à toutes les exploitations. Agriculteurs français, ne manquez pas notre article pour vous aider à trouver le financement pour vos machines agricoles [PLUS D’INFOS]
GOFAR : En ce 5 juin, quel message essentiel souhaitez-vous adresser à ceux qui veulent agir pour une agriculture plus durable ?
Corentin Leroux : "D’aller lire notre rapport sur la place de l’innovation technologique en agriculture =)
📄 Lire le rapport complet de The Shift Project
Le développement et le déploiement de technologies au service de la décarbonation et de l’adaptation du secteur agricole doivent être planifiés sur le long terme, en accord avec l’évolution des systèmes agricoles à venir. Des premières mesures « sans regret » doivent être considérées, laissant de côté les technologies jugées trop à risque ou incompatibles avec les objectifs de décarbonation du secteur, au moins en attendant qu’une analyse plus approfondie ait pu dissiper ces risques.
Vous pouvez retrouver une de mes interventions de fin 2025 où je tente de prendre du recul sur le sujet."
La technologie au service d'une vision
Ce que nous retenons de cet échange avec Corentin, c'est avant tout une invitation à la nuance et à la lucidité. La technologie agricole, qu'il s'agisse de robotique, d'automatisation ou d'agtech, est une aide précieuse. Elle permet de réduire les intrants, d'optimiser l'usage de l'eau, de limiter les pesticides. Elle accompagne les agriculteurs dans leur quotidien et les aide à faire face à des conditions climatiques de plus en plus difficiles.
Mais elle ne peut pas, à elle seule, transformer en profondeur un modèle agricole qui doit structurellement évoluer pour être compatible avec les objectifs climatiques de 2050. La technologie doit être un outil au service d'une vision et non une fin en soi.
Chez GOFAR, c'est précisément cette philosophie qui guide notre approche : accompagner les acteurs du monde agricole avec des solutions concrètes, adaptées à leurs réalités, en gardant en tête l'objectif : une agriculture plus durable, plus résiliente et accessible à tous.
En cette Journée Mondiale de l'Environnement, nous remercions chaleureusement Corentin Leroux de The Shift Project pour sa disponibilité et la qualité de ses réponses.
Nous vous donnons rendez-vous prochainement pour d'autres articles sur ces enjeux et au FIRA USA où bon nombre de ces solutions seront à découvrir en action.